Dans le premier billet présentant notre perception de l’identité professionnelle nous posions la question du rapprochement des dynamiques identitaires individuelles et de l’entreprise, du « cœur de l’entreprise » plus précisément. La métaphore du cœur, comme pivot physique de « l’identité professionnelle » mérite d’être étendue à celle de « l’âme » de l’entreprise, substrat psychologique de la dynamique identitaire.

Un article d’Adrien Pécout, paru dans le Monde ce 19 juillet dernier, nous fait rebondir sur cette question des repères identitaires à travers l’actualité sportive récente. Son titre évocateur « Tour de France : des équipes en quête d’identité » met en avant la difficulté des compétiteurs cyclistes de la Grande Boucle à se trouver une identité commune au sein d’une équipe. Le premier supporter d’Alexis Vuillermoz, son papa, lâche même : «  on s’identifie plus à un coureur qu’à une équipe ! » À qui la faute, lorsque l’on sait que les équipes de foot réussissent parfaitement cet amalgame identitaire entre leur club et des couleurs régionales… ou encore que nos olympiens font la démonstration en entrant dans le stade Maracana de Rio, qu’ils s’identifient à leur bannière et ce qu’elle véhicule de connexions affectives ? L’auteur de l’article désigne comme responsables de cette perte de dynamique identitaire chez les cyclistes les changements incessants de sponsors… Une illustration à propos de Vuillermoz : « sa formation apparaît en 1992 sous le nom de Chazal-Vanille et Mûre, maillot rose, jaune et turquoise. Puis devient Chazal-Vetta- MBK. Puis Petit Casino. Puis AG2R Prévoyance. Puis AG2R-La Mondiale… ». Le vecteur marketing ne saurait détrôner les repères affectifs en matière d’identifiant…

International business team showing unity with their hands togetLa psychologie de groupe permet « d’appréhender l’individu dans son environnement » et montre que le groupe est une strate essentielle à l’identification individuelle. Il est « une collection d’individus qui se perçoivent comme membres d’une même catégorie, qui attachent une certaine valeur émotionnelle à cette définition d’eux-mêmes et qui ont atteint un certain degré de consensus concernant l’évaluation de leur groupe et de leur appartenance à celui-ci »¹ . Issue de la théorie des organisations² , cette définition nous appelle à considérer l’effet de groupe à travers trois critères : le ralliement catégoriel (au sens large), le partage de centres d’intérêt mutuels, et la démarche d’affiliation-intégration, fruit de la motivation individuelle… tous trois renvoyant tour à tour à une composante de la notion d’identification.

Ce constat nous interroge sur les vertus du changement, et par extension, sur la flexibilité des repères dont nous savons par ailleurs qu’elle est devenue la clé de la dynamique économique. Car le monde dans lequel nous vivons ne fait pas place à l’immobilisme ; il fait la part belle à l’innovation permanente, à l’anticipation du changement, au repositionnement entrepreneurial constant.

À l’instar des équipes du Tour à la recherche d’une identité commune par la stabilisation de leur affiliation, nous concluons à la difficile équation entre identité individuelle classiquement ancrée dans les savoirs de création, rivetée aux murs de l’entreprise d’antan d’une part, et, d’autre part modèle d’entreprise en mutation et en ajustements permanents autour d’une activité ouverte à réinventer en réponse à des marchés mouvants.

Cette situation inédite répond à la nécessité d’adaptation au nouveau paradigme de l’activité économique. Ce nouvel ordre exclut que la dynamique identitaire puisse essentiellement reposer sur des savoir-faire et savoir-être dès lors relégués au second plan derrière l’exigence de production où s’invitent savoirs de réseau et d’organisation³ .

L’heure n’est-elle pas à considérer ces nouveaux vecteurs identitaires professionnels, pour en maîtriser mieux leur mise en œuvre et les agréger dans une dynamique globale ? Dans une quête d’identité qui pour se nourrir de la dématérialisation n’en serait pas virtuelle pour autant, propagée par les outils incontournables de réseau et fédératrice d’une âme d’équipe, génératrice d’émotions positives vécues dans et en dehors de l’entreprise, mais bien avec l’entreprise.

Nous croyons en cela que pour se construire des repères identitaires solides dans un univers professionnel à l’avenir insoupçonné (s’agissant d’entreprises comme d’équipes sportives…), il conviendra d’accéder à un niveau d’implication individuel et collectif radicalement repensé et nécessairement axé 3.0. Ne lui a-t- on pas déjà donné le nom de « corporate on line » et de « réseau social professionnel »  ? L’identité professionnelle nouvelle s’écrira avec les outils identitaires nouveaux ou ne s’écrira pas.


¹Autin, 2010
² Tajfel, Turner, 1979

One thought on “Identité et entreprises en mutation

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*